Jours 119 à 123 : Périple à travers la Chine « rurale », de Yangshuo à Nanning

Après quelques charmants jours en compagnie des pics dans les alentours touristiques et préservés de Guilin, nous voilà partis pour la traversée d’une campagne chinoise bien différente jusqu’à la ville de Nanning, à partir de laquelle nous pédalerons ensuite vers le Vietnam.

(Attention : article aux photos peu nombreuses, pas très belles et un peu déprimantes… à l’image du paysage, quoi)

Jour 119, samedi 10 novembre, 65km et 442m de dénivelé : Voyage à travers les champs de clémentiniers

Nous nous levons doucement dans notre parfait spot de bivouac entre les pics, et je traîne un peu la patte pour décoller : ne pourrait-on pas rester ici encore un peu dans notre petit îlot de verdure et de calme avant de partir affronter des paysages moins satisfaisants sous un ciel couvert ? Rien à faire, Victor ne plie pas (mais plie la tente) : nous avons une longue route, autant ne pas traîner.

Notre petit déjeuner désormais quotidien: la salade de fruit au kaki et fruit de la passion

Nous repartons donc, mais nous n’allons pas bien loin, puisque nous avons aperçu une nouvelle station essence. En cruel manque de thé chaud pour nos petits déjeuners, nous prenons l’engagement de ne pas en repartir bredouille, et nous allons négocier à nouveau avec le pompiste pour qu’il nous vende un litre d’essence pour notre réchaud. Nous nous heurtons à nouveau à un refus ferme des employés de la station essence, qui nous montrent un petit panneau rouge rédigé en chinois, pour appuyer leurs arguments. On ne lit pas le chinois, mais à priori cela doit expliquer qu’on ne peut pas vendre d’essence au détail, mais nous insistons car nous n’avons pas vraiment envie de manger froid jusqu’à être sortis de Chine. Le pompiste, malgré notre insistance, nos sourires engageants puis nos airs suppliants, tient bon. Il nous envoie à nouveau chez un revendeur d’essence en face dans la rue, qui siphonne joyeusement et pas très discrètement les scooters, contournant ainsi l’interdiction de la vente d’essence au détail. Malheureusement, cette essence ne nous va pas, car, comme l’indique la revendeuse, elle n’est pas pure.

Nous revoilà traversant la rue et insistant à nouveau auprès du pompiste, qui fait alors un geste très évocateur, tournant les avants bras vers le ciel et joignant les poignets. Moi, personnellement, j’y vois une illustration de l’expression « j’ai les pieds et poings liés » très bien exécutée mais Victor comprend que le pompiste s’expose à des problèmes avec la police s’il donne de l’essence. Grâce à notre portable et son dictionnaire de chinois, nous lui faisons comprendre que nous voyageons à vélo et que nous ne pouvons pas cuisiner sans essence. Le gars finit par nous demander 15 yuans, puis fait le plein de son propre scooter et le siphonne ensuite devant nous pour nous donner 1,5 litres d’essence. Comme quoi demander et supplier ça n’est jamais aussi efficace que corrompre et soudoyer.

Munis de nos petites bouteilles d’essence dont l’odeur et la couleur nous laissent à craindre qu’elle ne brûle pas bien dans notre réchaud, nous pouvons enfin quitter les alentours de Yangshuo. Et à peine les avons-nous quittés que le décor se transforme sous nos yeux, les petites parcelles de potagers et rizières laissant place à d’immenses champs de culture intensive de clémentiniers.

Nous traversons une première ville où l’absence de touristes nous rend toute notre popularité d’étrangers, et les joyeux « hello » et les rires étouffés redeviennent notre quotidien. Nous nous arrêtons pour faire des commissions, et un stand qui semble vendre des friands attire la convoitise de Victor. Il achète un assortiment conséquent de ce qui ressemble à d’alléchants gâteaux aux poivrons et saucisses et à des parts de pizzas, qui malheureusement se révéleront sucrées. Nous achetons aussi de quoi nous faire une belle salade, en prévoyant qu’il est possible que nous n’ayons pas de réchaud pour le soir.

A la ville suivante, « les stars » s’arrêtent dans un boui-boui plutôt bon pour recharger leurs portables et faire le plein d’eau froide et bouillante. Nous suivons d’abord une nationale trop empruntée, puis bifurquons sur une alternative plutôt sympa proposée par notre GPS. Nous passons un pont qui jouxte une attraction touristique : un beau point de vue sur la rivière et sur l’activité de pécheurs aux cormorans, ainsi qu’une grotte.

Le pêcheur fait en principe plonger ses cormorans qui lui rapportent du poisson, mais là il est plutôt occupé à prendre la pause pour des photos

Les coins sont moins époustouflants que près de Xinping, mais restent agréables, et notre route longe tranquillement la rivière, loin de la circulation de la nationale.

Nous débouchons ensuite dans une plaine incroyablement cultivée : pas un mètre carré du sol n’est laissé inexploité ! Les champs et les collines sont recouverts de clémentiniers, on exploite les rives de Li avec des plantations de maïs, et même le moindre interstice dans le béton des villages est converti en potager. Une telle densité de l’exploitation agricole est à peine croyable, et l’endroit inspire à Victor l’expression d’urbanisation agricole (Bailly, 2018). Pendant des dizaines de kilomètres, nous ne verrons en tout et pour tout que trois espèces végétales : rizières au fond des vallées, clémentiniers dans les plaines et sur les flancs des collines, et des eucalyptus en petites forêts rectilignes sur les sommet les plus pentus. Les clémentiniers à différents stades de développement et à perte de vue finissent par constituer un paysage un peu déprimant mais ils nous permettent de faire une cure de leurs fruits. Les clémentines sont vendues à tous les coins de champs à tout petit prix : moins de 70 centimes d’euros le kilo… On ne voudrait pas encourager de telles cultures, mais en plus, elles sont très bonnes !

La photo qui dénonce! Mais peut on parler de déforestation quand il s’agit d’une forêt artificielle plantée pour l’exploitation de son bois qu’on remplace par des clémentiniers?

Dans ce contexte, il est particulièrement difficile de trouver un endroit où bivouaquer. Surtout qu’il y a des habitations et des gens partout dans les champs, sous leurs petits chapeaux de paille coniques typiques. Et ils restent jusque tard dans les champs car, on l’a déjà dit, si le touriste chinois est feignant, le paysan chinois pour sa part est une bête de travail. Doit-on pour autant en conclure que le touriste chinois est un paysan chinois qui profite d’un repos bien mérité ? Nous ne le croyons pas, car les paysans ont l’air bien trop pauvres pour partir en vacances.

Nous montons progressivement vers un col, sans que cela ne décourage l’exploitation des clémentines, malgré des plans qui deviennent de plus en plus verticaux. Après bien des galères pour trouver un petit chemin tranquille et un emplacement plus ou moins plat pour planter la tente, nous jetons, faute de mieux, notre dévolu sur un petit espace caché sous des manguiers, à quelques mètres du col. C’est moche, pas confortable, il y a des chiens qui aboient tout ce qu’ils peuvent au loin, mais nous n’avons plus le choix, car la nuit tombe. Harassés par notre journée et en sueur, nous prenons juste le temps de faire une toilette au gant et une petite salade de crudité, de dévorer nos friands malgré leur déroutant nappage au glucose et hop, au dodo !

Jour 120, dimanche 11 novembre, 93km, 592m de dénivelé : « A vélo dans les champs de clémentines, jour 2, ou comment la monotonie du paysage menace de nous rendre fous »

Notre réveil dans le champ de manguier, s’il a pour seul intérêt de n’être pas un champ de clémentiniers, est un peu difficile, surtout pour moi. J’ai mal dormi, me réveillant à chaque fois qu’un camion passait bruyamment un peu en contrebas, alors que curieusement Victor parvient à dormir comme un loir malgré les coups de klaxons réguliers qui résonnent dans la montagne.

Nous avons le déplaisir, en déjeunant, de nous rendre compte que notre nouvelle essence n’est toujours pas compatible avec notre réchaud, ce qui signifie qu’on va certainement manger froid jusqu’au Vietnam… Puis nous plions la tente et enfourchons les vélos pour atteindre enfin le col de notre petite montagne. La route qui redescend, pas trop encombrée par le trafic routier, est agréable, notamment car nous avons droit à quelques rayons de soleil.

Bon, ça ne se voit pas, mais il y avait un petit peu de soleil!

Le midi nous nous arrêtons dans une petite bourgade pour notre repas du midi : nous avons décidé que désormais nous mangerons au restaurant (ou équivalent local) le midi, afin de pouvoir avoir de l’eau chaude pour notre thé et de recharger nos portables. Le repas est à l’image du dénuement de la campagne environnante, c’est une soupe de nouille de riz, avec quelques feuilles de choux chinois ou de salade, des arachides et quelques bouts de viande qu’on découvre être des intestins de … On ne sait pas, des animaux non identifiés, peut-être du porc ou du mouton… ou du chien ? Nous découvrons en effet que dans ces coins de Chine du Sud les canidés figurent au menu, en témoignent les scooters qui les transportent entassés les uns sur les autres dans des cages à poules. Dans notre soupe de nouilles les bouts d’intestins ne nous séduisent pas : déjà, on dirait des petits anus, et en plus c’est très amer, comme si les boyaux avaient été mal nettoyés (oui, berk, en effet). L’avantage, c’est que ce n’est pas cher, on mange pour un peu moins d’un euro chacun et on obtient de l’eau bouillante pour notre thermos.

Bref, après ce sympathique repas, nous passons par le marché avant de mettre les voiles. En faisant mine de ne pas voir que tous les regards sont tournés vers nous (parce que des fois ça met mal à l’aise quand même), nous cherchons de quoi nous restaurer pour le soir. Nous avisons un étal où sont alignés des saladiers contenant différents légumes et racines marinés, vendus par une dame qui nous regarde approcher en souriant. Nous sommes dans un premier temps séduits en croyant y découvrir un bar à salade : « trop concept ton stand, meuf ! ». Mais en fait, la femme commence à nous remplir des bols de bouillie de riz pour aller avec et ça nous, on connaît et on n’en veut pas parce que c’est pas boooon (chose rare dans la cuisine chinoise). La dame nous regarde étrangement quand nous agitons les bras, mais refuse de nous faire payer les quelques crudités que nous avons prises, préférant nous les offrir tant cela lui paraît anecdotique. Nous achetons un peu plus loin quelques baozis, des brioches cuites à la vapeur et fourrées à la viande, aux légumes, aux haricots ou parfois encore à la crème de marron (souvent, c’est la surprise), qui seront notre quotidien durant deux semaines, et de drôles de longs beignets jaunes et gras, pas très bons car non sucrés.

Maintenant que nous avons rassurés sur notre ravitaillement, seul petit moment de joie de notre journée, nous pouvons reprendre la route. C’est encore la nationale, et elle est encore moche et trop chargée en voitures et poids lourds. Nous prenons, comme la veille, une alternative, mais celle-ci se révèle peu convaincante. Le temps n’est pas non plus avec nous, et bientôt la petite bruine qui nous accompagnait depuis un moment se transforme en pluie. Nous nous abritons sous la devanture d’un magasin qui vend des produits phytosanitaires, comme la moitié des commerces des villages que nous traversons. Ceux-ci, avec leur devanture verte et leur organisation en rayons, ressemblent à des pharmacies, que d’ailleurs souvent ils jouxtent. Les villages et bourgs des environs ont la peu fâcheuse caractéristiques d’être particulièrement laides, constitués par une route principale encadrée par des maisons en gros blocs de bétons non peints la plupart du temps. Ils sont également particulièrement pollués. C’est simple, dès que l’on entre dans un village, on est assaillis par des relents d’essence et des nuages de poussières qui nous piquent les yeux. D’ailleurs, depuis la veille, nous éternuons et nous nous mouchons constamment : ah, une chose est sûre, c’est qu’on ne vient pas dans cette campagne pour prendre un bon bol d’air !

Bon an mal an, nous parvenons à la fin de notre journée, mais dans cette urbanisation agricole trouver un endroit pour bivouaquer est encore plus difficile que la veille. Il ne faut pas compter sur un hôtel, encore moins un hôtel qui puisse accueillir des non-chinois, et on ne peut pas non plus demander l’hospitalité, puisque les chinois n’ont pas le droit d’héberger des ressortissants étrangers (du moins sans en référer avant à la police). Sous une pluie de plus en plus forte, nous multiplions les échecs pour trouver un coin correct, et finissons par nous rabattre sur une espèce de parking en béton désaffecté, un peu en contrebas de la nationale, et relativement caché de toute circulation. Nous montons rapidement la tente, puis nous nous se douchons et se shampouinons quand même sous la pluie, histoire d’avoir au moins le réconfort d’être propres. Ensuite, la pluie redoublant, nous nous réfugions dans notre tente en espérant qu’elle ne finisse pas inondée.

Une fois – plus ou moins – au sec, nous nous félicitons d’avoir pensé à acheter une petite bière et des cacahuètes, qui nous permettent d’organiser un petit apéro-jeux apte à atténuer le côté déprimant de notre campement du soir. Nous nous endormons au son d’un criquet – à moins que ce ne soit une chauve-souris comme le suggère Victor – dont le chant ressemble étrangement au son d’une alarme anti-incendie en déficit de batterie. Et il/elle peut chanter touuuute la nuit.

Jour 121, lundi 12 novembre, 84km, 374m de dénivelé : Des champs de clémentiniers aux champs de canne à sucre

A six heures trente, après avoir longtemps entendu la pluie tapoter la toile de notre tente, nous sortons un nez inquiet et nous reniflons l’air ambiant. Heureusement, Toutatis semble avoir entendu nos prières : il ne pleut plus. Enfin, pas pour le moment, et nous pouvons replier la tente sans trop de dégâts.

Ce matin, nous avons le moral dans nos chaussettes humides : le ciel est gris et moche, notre bivouac était glauque et nous avons peu d’espoir de voir s’améliorer la qualité de notre voyage tant au niveau de la météo que du panorama. Nous commençons à nous dire que nous allons trouver le temps long jusqu’à Nanning, encore à trois jours et deux nuits de voyage, si celui-ci doit se faire dans des paysages tristes, monocordes et pollués qui ne permettent que des bivouacs lugubres et bruyants. Il nous semble désormais que la Chine n’est qu’une affreuse et immense usine à ciel ouvert, une usine à touristes, à métaux et à clémentines, exploitant la nature et les hommes avec une frénésie effrayante. Elle confisque tout le plaisir du voyage à vélo, et nous craignons de devoir faire la fin du voyage le nez dans le guidon et l’œil sur le compteur, à accueillir chaque nouveau kilomètre avec soulagement, comme la promesse d’une libération prochaine.

Alors que la pluie se remet à tomber, nous enfourchons quand même nos petits biclous et mettons le cap sur une prochaine grande ville, à 97km de là, dans laquelle nous pourrions peut-être trouver un hôtel susceptible d’accepter des étrangers.

Après avoir traversé quelques petites villes moches et tristes comme seule la Chine sait en faire, à moitié en construction et à moitié vides, nous trouvons une nouvelle alternative à la nationale que nous suivons. Et, contre tout attente, elle n’est pas désagréable du tout. D’autant que la monoculture de la clémentine faiblit enfin et laisse place à une diversification toute relative.

Ce sont désormais d’immenses champs de cannes à sucre qui s’étendent à perte de vue, mais dont l’aspect vert et exubérant représente pour nous comme une respiration de la nature. Ils sont de plus entrecoupés de rizières, dont le riz est parfois en train d’être récolter de manière artisanale par les paysans du coin, et dans lesquels les buffles se baladent tranquillement. Sur ces petites routes secondaires, les villages sont de plus en plus petits, toujours constitués de carrés de béton sans peinture, et à part des gens qui nous adressent de joyeux « hello », des chiens qui nous regardent passer et des poules qui s’enfuient entre nos roues, il n’y a plus grand-chose.

Un petit temple troglodyte au détour d’un chemin

Même si nous apprécions le calme du coin, nous commençons à douter de pouvoir trouver un endroit où nous restaurer, sachant que les chinois mangent tôt et dans des fenêtres souvent très réduites (on mange le midi entre 11h et 13h, et ne comptez pas trouver un restaurant qui vous servira après 20h30, même à Pékin). Nous commençons à envisager que, comme le dirait Nina (inspirée par Jamel Debbouze), ce midi ce soit « ramadan surprise ».

Alors que nos estomacs sont descendus bien bas dans nos talons, nous atteignons un petit bourg, où, miracle, il y a un magasin et même un de ces petits boui-bouis avec ses quelques tables dans une pièce aux murs nus qui sert des nouilles de riz en bouillon dans des bols en plastique. La cuisinière est ravie de voir des étrangers dans son restaurant, les clients nous regardent avec de grands yeux et nous découvrons avec plaisir qu’il y a une alternative à la garniture « anus de porc » : un peu de viande frite et des œufs marinés dans un mélange rouge de piments et… de pieds de poules. C’est très bon et nous ne levons le nez que pour faire quelques photos avec la cuisinière. Je m’étends un peu trop sur la nourriture ces derniers temps, n’est-ce pas ? Il faut comprendre que le cyclotouriste moyen est un véritable estomac sur pattes (ou plutôt sur roues) et que pour peu qu’il y ait une incertitude sur le ravitaillement, la question du repas peut devenir une véritable obsession.

Manger a aussi des effets positifs sur le moral ! Rassasiés et rassérénés, nous envoyons balader nos projets d’hôtels: ce soir, comme tous les autres soirs, on va camper, voyons! Il ne pleut plus, et les environs sont plus sauvages, nous devrions trouver plus aisément un bon endroit où planter la tente.

Nous reprenons la route et celle-ci se fait de plus en plus sauvage pour notre plus grand bonheur, même si le goudron a tendance à disparaître au profit de chemins boueux tout en nids de poule. Nous avançons quand même plus vite que le matin puisque la gaieté est revenue, et pour peu nous irions câliner les canetons qui barbotent dans les mares et les buffles qui nous regardent longuement passer comme leurs cousines les vaches regardaient passer les trains.

Après quelques 80km nous trouvons enfin un bivouac correct et éloigné de la route, entre un champ de canne à sucre et une rizière.

Jour 122, mardi 13 novembre, 86km et 303m de dénivelé :  à vélo dans la campagne chinoise, des champs de riz aux champs de bois

Après un lever vers 6h30 destiné à nous éviter de nous faire surprendre par les paysans, qu’on soupçonne très matinaux, nous pédalons jusqu’à une grande ville. Enfin, ce serait une ville plutôt grande en France, mais ici c’est tout juste une petite bourgade de paysans. Toujours est-il qu’elle se dresse là sur plusieurs kilomètres, avec ses immeubles gris tout en un bloc dont seules les façades sont recouvertes de carreaux aux couleurs délavées. C’est encore bien moche et déprimant, sensation renforcée par l’omniprésence de barreaux aux fenêtres, du rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage : mais que craignent-ils donc ? Les villes de Mongolie Intérieure, très carrées elles aussi mais plus neuves nous paraissaient plus riantes mais il faut bien reconnaître que du Nord au Sud, l’architecture moderne chinoise des villes secondaires et des villages n’est vraiment pas attirante. On sent que tout est orienté par un esprit pratique et économe, qui ne s’embarrasse pas de considérations esthétiques.

L’architecture typique des villes et villages de la région: un gros blocs de béton en un, deux ou trois étages, avec des boutiques au rez de chaussé et des barreaux aux fenêtres supérieures
Mais la campagne se fait plus agréable

Toujours est-il que nous traversons rapidement cette ville, désormais habitués au trafic routier anarchique et exubérant des voitures, charrettes motorisées et scooters, et nous ne pensons même pas à nous ravitailler au marché. A croire qu’on ne retient aucune leçon : nous voilà de nouveau sur l’heure du midi à envisager de faire une diète alors que l’on ne croise plus que de minuscules villages sans commerces. Après nous être un peu égarés dans des petites routes labyrinthiques au milieu des champs de canne, nous trouvons enfin un village plus grand que les autres, construit sur le mode des villes des films de western américains : deux rangées d’immeubles et de maisons encadrent la nationale qui passe dans le village, et derrière elles, rien. Nous trouvons notre habituel restaurant de nouilles de riz, mais qui propose aussi du poisson frit. Pour avoir vu des gens en faire griller un peu plus haut sur la route, nous comprenons qu’il doit s’agir d’une spécialité locale, bonne mais un peu plus chère que les plats habituels. Nous nous rendons compte que c’est parce que notre restaurant est en fait une gamme au-dessus de nos cantines habituelles, quand nous voyons le patron préparer de beaux plats de légumes sautés à la viande. Et en plus, il y a une terrasse !

Et si on a le malheur de sortir l’appareil photo, il faut ensuite faire une ribambelle de clichés avec tout le monde!

Nous repartons sur une route nationale plus passante, encadrée non plus de champs de clémentiniers ou de canne à sucre, mais de bois. En effet, s’alignent à perte de vue des plaquettes de bois qui sèchent sur des petits portants métalliques. Au loin, on peut voir que les forêts artificielles sont coupées et replantées pour fournir ce bois d’Eucalyptus qui sert de contreplaqué.

Nous traversons un paysage semi urbain presque continu, dû à la configuration « western » des villes du coin : celles-ci s’étendent le long de la route nationale, et semblent dépourvues de centre-ville, ni même d’espaces publics autres que la route. C’est un peu dangereux car les marchés s’étendent de part et d’autres de la nationale, mieux vaut faire attention aux camions qui déboulent à fond quand on fait ses emplettes.

Rue principale typique d’une petit ville des environs

Les entreprises les plus répandues ne vendent plus des produits phytosanitaires, mais du carrelage pour recouvrir les façades des maisons. Alors que nous nous arrêtons faire des courses, nous devons répondre pour la troisième fois (et par mime évidemment) à une question originale : combien ça coûte ? La question est posée en montrant soit le vélo en son entier, soit les sacoches, et nous laisse perplexes. Personnellement, si je croisais des chinois à vélo perdus en Limousin, je crois que je leur demanderai plutôt d’où ils viennent, où ils vont, des questions normales, quoi, et dont la réponse est susceptible d’apporter une information intéressante. Nous profitons d’un marché pour craquer pour ce qui est, depuis la découverte que nous en avons faite à Leshan, notre péché mignon : le canard laqué. Pas celui de Pékin vendu à prix fort dans des restaurants classes, non, non, celui qui goutte et sèche dans la rue, pendu à un crochet de boucher, et dont on nous débite une moitié à grand coups de hachoir qui éclatent les os en tout petits morceaux.

Vers 17h30, heure de pointe à l’approche d’une grande ville, la circulation devient intense, la route bruyante et poussiéreuse, voire même dangereuse, ce qui nous incite à nous mettre à la recherche d’un coin de bivouac. Il est rapidement trouvé sur un promontoire un peu en hauteur de la route, jouxtant un château d’eau en travaux (ou abandonné, on ne sait pas trop).

Nous avons fait 85km, ce qui est honorable, mais pas suffisant pour n’avoir pas à envisager une grosse dernière étape jusqu’à Nanning, située à plus de 100km de là. On s’en console avec notre canard laqué, puis, après avoir battu Victor à plat de couture aux dés, nous nous endormons paisiblement, malgré les incessants coups de klaxon de la nationale en contrebas.

Jour 123, mercredi 14 novembre, 107km et 596m de dénivelé : route de montagne, poussière et camions jusqu’à Nanning

Aujourd’hui c’est enfin Nanning qui est à notre portée, avec la perspective réjouissante d’un bon lit, et surtout d’une longue douche chaude ! Enfin, d’abord il faut faire nos 100km, sur une route qui n’a pas l’air tout à fait tranquille. Nous faisons un peu les feignants pour décoller dans la grisaille, en testant pour le petit déjeuner le fruit du dragon, un gros fruit à la peau tendre et à la chair violette qui tâche les doigts et qui a un goût sucré mais douceâtre (une sorte de betterave exotique en somme).

Alors que nous trainons, nous nous faisons pour la première fois surprendre par une paysanne, une petite mamie venue éclaircir son champ de canne à sucre. Elle nous dit quelques mots que nous ne comprenons pas, mais n’a pas l’air excessivement surprise de notre présence. Néanmoins nous avons remarqué que les chinois ont une excellent « poker face » : si leur visage trahit leur étonnement quand ils nous aperçoivent, ils se ressaisissent très vite et redeviennent impassibles, à part ceux qui nous font coucou et nous saluent.

Souvent ce sont plutôt les adultes qui nous interpellent, de la jeune femme au vieux papi, et ils encouragent les enfants à faire de même: « Edouard, regarde, un blanc, vas-y fais lui coucou comme tu as appris à l’école, allez, allez, montre comme tu sais bien tes leçons. » Les petits sont souvent plus circonspects ou timides mais s’exécutent sous les instances joyeuses ou pressantes de leurs aînés. Quand c’est un groupe qui nous salue, les « hello » des uns provoquent les rires des autres et je vous jure que parfois on croit entendre quelque chose comme : « – Non mais comment tu les agresse avec ton hello guttural, tout ça pour leur vendre des clémentines. – Oh bah c’est quand même mieux que ton accent de bourgeoise anglaise ! Hello, hello, tu t’es crue chez la reine d’Angleterre ? » Ce qui les fait le plus marrer, c’est quand on leur répond « nihao » au lieu de « hello » ou qu’on dit merci en chinois (xié-xié), car on ne doit pas avoir un accent tout à fait correct.

Après l’énième traversée d’une ville moche et triste, nous trouvons une petite route qui nous permet d’éviter la circulation mais l’a troquée contre du dénivelé. Alors qu’il brumiote toujours un peu, les côtes nous laissent tout moites et collants : vivement notre douche salvatrice à Nanning dans notre auberge de jeunesse. En parlant de ça, peut être faudrait-il penser à réserver ? Mais, horreur, il n’y en a pas d’auberges de jeunesse référencées à Nanning, ville majeure de pourtant quelques 6 millions d’habitants, étape classique sur la route du Vietnam. Et les hébergements sont tous drôlement chers. En l’absence d’une batterie suffisante sur le portable de Victor, nous n’avons ni le loisir de faire des demandes pour un hôte warmshover ou couchsurfing ni de faire les difficiles, et nous prenons un peu au hasard un hébergement pas trop cher dans un « hôtel de jeunesse », trouvé sur un site de réservation en ligne chinois.

Après une montée éprouvante, nous faisons un arrêt pique-nique dans une espèce de parc touristique constitué de pierres peintes où l’on nous laisse entrer gratuitement. Épuisés et affamés, nous grignotons un baozi saucisse et une salade de concombre sur un banc, et n’avons même pas la force de nous offusquer quand une femme vient se mettre face à nous, et, sans demander la permission ni même nous saluer, nous prend en photo comme si nous faisions partie du décor. Ce n’était pourtant pas notre rêve de figurer sur la photo d’une inconnu, rouges, boueux et en sueur, la bouche pleine de brioche, mais ce n’est pas comme si on nous avait demandé notre avis.

Ayant retrouvé des forces, nous repartons à l’assaut des montagnes, pour encore plus de 60km, mais cette fois-ci nous ne pouvons pas éviter la nationale. Celle-ci serpente entre de nouveaux pics karstiques comme ceux de Yangshuo, mais ceux-ci sont patiemment grignotés par des pelleteuses qui remplissent à ras bord de graviers ou de sable les bennes de gros camions.

La route est désagréable, étroite et très chargée, et le bas-côté est impraticable car il est recouvert d’une couche de poussière qui tombe des camions non bâchés. Quand il se met à pleuvoir, la poussière se transforme en une épaisse boue grise peu ragoutante. Après une pause rendue obligatoire par la pluie, il nous reste trente kilomètres jusqu’à Nanning mais nous pénétrons déjà dans son agglomération et la route de montagne s’élargit en grands boulevards plus plats sur lesquels il est plus agréable de circuler.

Au fur et à mesure que nous approchons de Nanning, le jour tombe et la circulation s’intensifie. Est-ce parce que nous sommes si près du Vietnam que les vélos ont disparu au profit d’un flux ininterrompu de scooters ? Heureusement, nous commençons à être habitués à la circulation exubérante des grandes villes chinoises, et nous naviguons bien dans le flot de deux roues, qui nous dépassent de tous côtés mais nous croise aussi à contresens sur notre droite. Malgré notre entrainement, ces 20km qui réclament toute notre attention sont un peu longs, d’autant plus que des travaux dans tout Nanning réduisent le nombre de voies de circulation et nous obligent à zigzaguer entre de profondes flaques. Nous assistons à la crise de nerfs d’un policier chargé de faire la circulation mais incapable d’endiguer la nuée de scooters qui passe les carrefours sans se soucier de la couleur des feux et paralyse la circulation automobile. Puis, comme si cela ne suffisait pas, une pluie battante se met à nous tomber sur le casque.

Rincés dans tous les sens du terme, nous arrivons enfin au centre de Nanning, que Victor propose de faire entrer dans le top 3 des villes les plus moches du monde tout près d’Oulan-Bator. Mais encore faut-il trouver l’hôtel, alors que les coordonnées GPS données par le site de réservation en ligne, mais aussi par Google, sont fausses. Nous faisons plusieurs tentatives, mais ne trouvons ni numéros de rue ni enseigne lumineuse, même quand nous nous enfonçons dans un lacis incompréhensible d’immeubles résidentiels modernes.

La réceptionniste que nous appelons n’est pas d’une grande aide : elle parle très mal anglais et au lieu de proposer de venir nous chercher, elle s’acharne à nous renvoyer l’adresse par SMS plusieurs fois. A force nous ne comprenons même plus ce qui est le numéro de rue, d’immeuble, d’interphone, et même les gens à qui nous demandons de l’aide ne semblent pas plus avancés. C’est à ce moment-là que le portable de Victor nous lâche définitivement… Ah, on sent qu’on va bien se plaire à Nanning ! Nous nous réfugions donc, au bord de la crise de nerf et épuisés par nos 100km, dans un restaurant qui s’avère en plus être le plus mauvais de Chine ! Mais nous avons au moins un peu de batterie pour contacter à nouveau la réceptionniste qui finit par nous annoncer qu’elle envoie quelqu’un nous chercher. Enfin, ça aura pris presque deux heures !

La personne en question, un type d’une trentaine d’années, vient au point de rendez-vous mais ne daigne pas s’approcher de nous. De loin, il nous adresse un signe presque imperceptible de la tête pour nous enjoindre de le suivre, puis, alors que nous lui emboitons le pas à distance, ne se retourne ni pour dire bonjour ni pour vérifier que nous suivons bien. Mais quel accueil sympathique ! Il nous guide dans les ruelles de hauts et modernes immeubles, passe deux portails avec code, puis entre par le jardinet d’un appartement en rez-de-chaussée, indiqué par… absolument aucun panneau. Mais enfin, à part à être devin, comment nous était-il humainement possible de trouver l’endroit ? D’atterrés par la bêtise de la réceptionniste, nous passons à atterrés par le lieu dans lequel nous pénétrons. Ce n’est pas du tout un hôtel ou une auberge de jeunesse, mais une espèce d’appartement/colocation, dans lequel vivent en dortoirs quelques mecs plus ou moins jeunes qui ne s’adressent pas la parole, tandis qu’une caméra, dans la cuisine, scrute leurs moindre faits et gestes. Sans prendre la peine de nous enregistrer, le type susmentionné toujours aussi affable et qui fait un peu office de concierge, nous indique une chambre sans fenêtre parfum clope où nous pouvons dormir.

Cet endroit est donc le plus glauque du monde, encore plus sans doute que nos bivouacs en bord de nationale, mais au moins il y a de l’eau chaude et des lits confortables. Non, correction, il y a de l’eau chaude. Quant au matelas, il est si dur qu’on doit étaler une couverture dessus pour épargner nos pauvres dos ! Oh, Nanning, sans qu’à peine je te connaisse, déjà je te hais !

Une réflexion au sujet de « Jours 119 à 123 : Périple à travers la Chine « rurale », de Yangshuo à Nanning »

  1. Je suis flattée de me retrouver citée dans votre récit de voyage mais rendons à Jamel Debbouze ce qui est à jamel Debbouze, je ne voudrais pas me retrouver accusée de plagiat !
    bon voyage à vous deux et mettez-y un peu d’optimisme que diable! c’est la Chine quand même !
    bisous

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