Jours 263 à 271 : Retour aux choses sérieuses, en route pour la West Coast et le glacier Fox

Cette semaine, nous quittons les terres intérieures de l’île du Sud pour rejoindre la West Coast et la remonter en direction du Nord. Faute de pont pour traverser au niveau de Franz Josef à cause des récentes intempéries, nous nous arrêterons dans le petit village de Fox Glacier, niché en bordure de glacier mais à quelques dizaines de kilomètres à peine de la mer de Tasman.

Jour 263, mercredi 3 avril, 53km et 696m de dénivelé : « La journée de vélo parfaite jusqu’à Boundary creek »

Au matin de ce début du mois d’avril, nous découvrons en nous levant que pendant la nuit, tout a gelé… Notre tente est raide de givre, et c’est en grelottant un peu que nous plions bagage, bien contents de profiter de la cuisine intérieure du camping pour petit-déjeuner. Nous savions qu’en arrivant au début de l’automne, il pouvait faire froid en Nouvelle-Zélande, mais nous ne nous attendions quand même pas à des matinées gelées aussi tôt dans l’année. Il est bien temps de partir vers le Nord où le climat sera plus chaleureux.

Pour préparer notre petit voyage vers de désertes contrées, nous passons au supermarché de Wanaka faire quelques courses, mais nous nous montrons désormais prudents. Après avoir fait rapidement nos comptes, nous nous sommes aperçus que nous étions bien au-dessus de notre budget prévisionnel et nous devons faire des économies si nous voulons tenir un peu de temps en Nouvelle-Zélande, où la vie est bien plus chère qu’en Asie et que dans une bonne partie de l’Europe. Alors, nous qui sommes gourmands et tout heureux de retrouver l’abondance des supermarchés, nous devons faire attention, repérer les produits qui sont locaux et ceux qui sont abordables, afin de ne pas se ruiner bêtement.

Ouais, nous on roule et on mange économique!

Au menu de nos repas, beaucoup de brocolis (étonnamment très peu chers et qui sont excellent dans la recette de friands que nous inventons), des carottes et des pommes. A notre grande surprise, il n’y a pas tellement de produits exotiques alors que nous sommes à l’autre bout du monde, comme si les colons il y a deux cent ans étaient venus avec tous leurs légumes. Aussi bien pour notre hygiène alimentaire que monétaire, nous optons pour un régime faisant la part belle aux crudités, et découvrons qu’ils se mangent bien dans des petites sauces colorées (hummus, épinard, tomate, fromage, betterave) qu’on appelle ici des dips. Il y en a tellement de différentes qu’on ne sait jamais laquelle choisir ; on appelle ça le complexe des dips.

Bien approvisionnés, nous voilà donc partis à l’assaut de la West Coast, et, voulant nous préserver de journées trop dures à cause des forts dénivelés, nous optons pour des petites étapes d’une cinquantaine de kilomètres. Et c’est pratique car le Department Of Conservation (qu’on appelle familièrement le DOC), l’équivalent d’un ministère de l’environnement et du tourisme, a installé des campings tous les 50 kilomètres environ le long de la West Coast.

Dès les premiers kilomètres de notre étape de la journée, les paysages que nous découvrons sont magnifiques. La route a un seul défaut, c’est qu’elle est assez empruntée, et que, comme partout en Nouvelle-Zélande comme nous le découvrons peu à peu, les axes principaux où les voitures roulent à 100km/h ne sont pas dotées de bas-côté où rouler en sécurité, et les 4X4 nous frôlent parfois d’un peu près à notre goût…  Cela ne décourage pas les cyclistes néo-zélandais que nous croisons en sens inverse ou qui nous doublent. L’un d’eux ralentit un peu pour pédaler à notre hauteur et nous faire la causette, mais nous ne comprenons pas bien tout ce qu’il raconte à cause de son très fort accent. En dépit de ces quelques difficultés de compréhension, nous nous rendons compte que c’est la première fois, depuis le début de notre voyage, que nous pouvons véritablement communiquer avec les locaux, et c’est bien agréable. Dès notre entrée en Allemagne, qui avait eu lieu 5 kilomètres après notre départ en juillet, nous ne pouvions en effet plus beaucoup répondre aux gens qui nous accostaient, faute de parler leur langue. Alors que là, nous comprenons bien que le cycliste nous raconte que sa fille voyage aussi à vélo, fait du « touring » comme on dit en anglais, et qu’elle a décidé de revenir à vélo depuis la Suisse où elle travaillait. Le monsieur nous avertit aussi que la route de la West Coast est coupée à cause des pluies de la semaine passée qui ont emporté le pont du Glacier Franz Josef, puis, en bon cycliste, comprend que c’est une raison de plus pour nous de nous y rendre, profitant de la route côtière désertée.

Nous quittons rapidement cette route un peu chargée pour longer le magnifique lac d’Hawea, jumeau de celui de Wanaka. Arrivés aux alentours de la pause du midi (qui a toujours lieu entre 13 et 14h), nous voici à chercher un endroit ou pique-niquer sans en trouver, car les champs, bois ou prairies tout autour de nous sont tous très précautionneusement clôturés. En désespoir de cause, nous finissons par nous installer sur une petite butte en lisière d’un champ garni de moutons.

La vue est quand même sympathique!

Au fur et à mesure que nous progressons en longeant le lac, nous découvrons de magnifiques paysages qui changent rapidement, se renouvelant tous les dix kilomètres. Après une petite côte, nous atteignons le « neck » (le cou), une bande de terre séparant les lacs de Wanaka et d’Hawea, qui nous offre un très beau panorama sur la vallée que nous quittons et celle que nous allons découvrir.

En passant le neck, nous basculons d’un paysage fortement marqué par la patte de l’homme, avec des pâturages et de grands troupeaux de moutons, à un univers plus sauvage, sans élevage ni trace apparentes d’activités humaines, en dehors de la route bien évidemment.

Nous continuons lentement notre progression, à une allure contemplative qui nous permet de nous arrêter toutes les cinq minutes pour nous extasier du paysage ou du chœur d’oiseaux inconnus qui chantent à tue-tête. Cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas retrouvés dans une nature aussi exubérante, en témoigne le pépiement constant des oiseaux, et aussi, plus tristement, le nombre impressionnant de cadavres de lapins, belettes et hérissons sur la chaussée.

En fin d’après-midi, nous voilà arrivés à notre premier camping du DOC, en bordure du lac, à Boundary Creek. « Creek » ici ne signifie pas qu’il s’agit d’une crique, comme en français, mais d’une petite rivière ou d’une ravine, il y en a presque tous les kilomètres dans ce pays très humide qu’est la Nouvelle-Zélande, qui ont parfois des petits noms cocasses comme sheepskin creek, la rivière de la peau de mouton…

Les campings du DOC sont des campings très basiques, il y a quelques emplacements pour garer les vans, des petits bouts de pelouse pour les tentes, de l’eau potable à condition de la faire bouillir, une ou deux toilettes et c’est à peu près tout. Mais celui où nous nous trouvons, Boundary Creek, jouit d’un superbe panorama sur le lac Wanaka qui suffit à notre bonheur, et conclut très bien cette magnifique journée.

Jour 264, jeudi 4 avril, 50km et 527m de dénivelé : « Étape venteuse jusqu’à Pleasant Flat »

Pendant la nuit, un bon petit vent agite le lac de Wanaka et notre tente avec. Il est toujours là le matin quand nous nous levons, et rafraichit sensiblement l’atmosphère. Nous prenons donc notre petit déjeuner en frissonnant, pas encore très habitués à la fraîcheur du climat néo-zélandais.

Et puis c’est parti pour une nouvelle étape de vélo, malheureusement vent dans le nez. Comparée à la journée parfaite d’hier, notre matinée est moins idyllique : les paysages sont moins jolis, dominés par l’élevage, et les gens ne sont pas tous très sympathique, ce qui est quand même très rare au pays des kiwis. Dans la station essence, qui fait aussi relai-café-restaurant-camping (qui fait tout, en fait, dans ce désert humain), les gérants évoquent toutes les raisons possibles (« à part la mauvaise volonté » commente Victor) pour refuser que nous remplissions la bouteille de notre réchaud à essence, celle-là même qui nous permet de manger chaud. Ils se montrent assez antipathiques pour que nous renoncions à faire notre pause dans leur café, qui a pourtant un amusant petit côté western. Heureusement il y a une autre station essence quelques kilomètres plus loin avant un vide de plus de 100 bornes, et heureusement le gérant, s’il est tout aussi taiseux que ses concurrents, est moins regardant et nous laisse nous servir à sa pompe.

Dans les coins, les élevages de cerfs sont légions, il y a les femelles d’un côté…
Et les mâles de l’autre, souvent rassemblés avec des vaches et qui réent toute la journée
Les hélicoptères ici servent à tout : se déplacer, secourir, transporter une carcasse de cerf…

Bref, après ces petits arrêts, nous retrouvons une route plus agréable, et la forêt qui vient élégamment habiller les montagnes nous coupe du vent qui jusqu’ici nous ralentissait fortement. Sur le long de la route, des panneaux du DOC annoncent de sites touristiques ou des points de vue accessibles grâce à de petites balades à pied. Nous voilà donc abandonnant les vélos pour une petite marche en direction d’une « blue pool » un joli bassin aux eaux bleu turquoise, visible depuis un pont suspendu.

Les impressionnantes fougères de Nouvelle-Zélande, sont-ce celles-ci qui ornent le drapeau du pays?
La blue pool, avec ses truites arc en ciel

Nous découvrons pour la première fois l’écosystème de la West Coast, la Rain Forest (ou forêt de la pluie/pluvieuse) qui, avec ses fougères arborescentes, a des petits côtés exotiques. Moi qui me figurait la Nouvelle-Zélande comme une sorte d’immense Écosse, j’étais loin du compte ! Dans cette Rain Forest, dont le nom laisse à craindre que les averses soient nombreuses, il y a un véritable concerts d’oiseaux, qui ne sont vraiment pas timides et viennent souvent nous observer avec, semble-t-il, beaucoup plus de curiosité que de peur ou d’agressivité.

Nous entamons ensuite l’ascension du col de Haast, un peu raide, et qui nous prend un joli bout de temps. En redescendant, nous découvrons de nouveaux paysages, comme si le panorama sur cette route devait changer sans arrêt, et voici désormais au loin des pics rocheux recouverts de neige éternelles. Il nous suffit de lever la tête pour apercevoir de nombreuses cascades jaillissant de la forêt, et que des petits sentiers aménagés par le DOC permettent d’approcher.

C’est à ce moment-là que nous découvrons notre premier opossum mort, ou disons le premier assez entier pour que nous puissions l’identifier. C’est assez terrible mais ces pauvres bêtes, importées initialement pour l’exploitation de leur fourrure, ont cru et se sont multipliées jusqu’à devenir ce que les kiwis appellent des « pest », comme les « wildlings », les pins européens que nous avons présentés dans l’article précédent, les kangourous et les lapins. Ces espèces étrangères deviennent invasives ou « pest » quand, sans prédateur pour les réguler, elles finissent par mettre en péril l’équilibre de l’écosystème local. Les opossums par exemple posent problème parce qu’ils mangent des fleurs ou des petits oiseaux sans défense contre eux.

Alors c’est ça, un opossum?

Il y a de cela peu de siècles, les oiseaux vivaient si tranquilles en Nouvelle-Zélande que plusieurs d’entre eux, comme le kiwi ou le weka ne se donnaient même pas la peine d’apprendre à voler. Mal leur en a pris quand les hommes sont arrivés, chassant les oiseaux et important des mammifères qui allaient échapper à leur contrôle et les prendre aussi pour proie. N’ayant toujours pas appris à voler, les kiwis sont d’ailleurs une espèce en danger…

Si de loin il peut tromper son monde avec son faux air de marmotte, de près, l’opossum est quand même très moche, avec ses oreilles de chauve souris, sa tête de rat, sa queue de lémurien et ses pattes griffues

Comme les opossums sont considérés comme des « pests » à éradiquer, toute la population est appelée à participer, en autorisant les enfants à les flinguer à tours de bras, ou en encourageant les automobilistes à ne pas ralentir quand ils en voient dans le faisceau de ses phares. Résultat, nous voyons désormais une de ces pauvres dépouilles ravagées tous les 10 kilomètres, et humons régulièrement l’odeur de charogne qui va avec. C’est quand même assez triste de voir ce massacre, sachant qu’au départ ça n’est quand même pas les opossums qui ont décidé de migrer en Nouvelle-Zélande pour faire commerce de leur fourrure. Est-ce vraiment de leur faute s’ils ont réussi à y survivre puis à y prospérer ?

Après une pause pour aller admirer une nouvelle cascade, nous pressons un peu le pas, ou plutôt le pédalage, car la nuit arrive vite, et avec elle, la fraîcheur tombe rapidement, faisant trembler nos corps encore tout suants.

Au loin, les montagnes recouvertes de neiges éternelles

Nous découvrons un petit camping du DOC encore plutôt sympathique, plaisamment plat comme l’indique son nom de Pleasant Flat, doté aussi d’un pratique petit auvent qui nous permet de manger à l’abri quand une petite pluie se met à tomber. Alors que depuis le début, nous avons tendance à plaindre les camping-cars qui, à notre opinion, manquent une partie du spectacle qu’offre la Nouvelle-Zélande en ne pouvant pas s’arrêter aussi facilement que nous pour observer les paysages ou écouter le chant des oiseaux, nous changeons un peu d’avis. Nous nous surprenons à envier un peu leurs occupants en les observant manger confortablement installés au chaud et au sec alors que nous dégustons nos pâtes debout dans la pénombre et l’humidité.

Jour 265, vendredi 5 avril, 47km et 310m de dénivelé : « Découverte de la West Coast et de la ville – presque – fantôme de Haast »

Durant la nuit, on dirait que le vent se lève juste quelques minutes pour livrer quelques bourrasques visant à faire tomber nos vélos. Celui de Victor se réceptionne mal et casse son rétroviseur, pour la troisième fois déjà. Quand nous nous levons et constatons les dégâts, il pleut toujours un peu, alors nous devons nous résoudre à déjeuner à nouveau dans l’humidité et à plier notre tente mouillée. Heureusement, nous connaissons les prévisions météos, et aujourd’hui, ce sera grand ciel bleu.

Et en milieu de matinée, le voici!

Nous avons décidé d’une petite étape, jusqu’à la ville de Haast, tout au Sud de la West Coast, et optons pour un « vrai camping » (c’est-à-dire avec douche et électricité) afin de pouvoir mener diverses activités basiques du cyclovoyageur : blog, lessive, rechargement des appareils électroniques…

Nous avançons à bon rythme vers le bord de mer, et comme la veille la forêt est jolie avec ses fougères arborescentes, ses cascades et ses oiseaux. La route, quoique parsemée d’opossums à différents stades de décomposition, est plutôt agréable et nous y progressons vite grâce à un vent qui souffle dans notre dos.

Dans un décor de montagnes de plus en plus petites, nous suivons une large rivière bleue entourée de galets et de sable que le vent soulève en de gros nuages de poussière. Encore une fois, nous devons nous contenter d’un talus pour pique-niquer, car la passion des kiwis pour les clôtures nous empêche de nous éloigner de la route.

Tout à coup, nous constatons un changement dans l’atmosphère : nous ne sommes plus dans la montagne ou la forêt, mais nous avons atteint le bord de mer ! Un vent terrible nous pousse à vive allure vers la mer, et bientôt, nous voilà à Haast. Nous découvrons une toute petite bourgade d’une centaine d’âme, constituée de maisons en bois blanc de plein pied, et relativement déserte… Avant d’aller au camping de la ville, nous décidons d’aller nous ravitailler à la supérette du coin, le On The Spot, et y découvrons les prix les plus élevés que nous ayons vus de toute notre vie. Il faut bien reconnaître que pour acheminer les denrées jusqu’à Haast, ça ne doit pas être facile ; nous sommes quand même un peu au bout du monde. Nous apprenons que, de plus, lors des fortes intempéries ayant emporté le pont de Franz Josef, la ville a subi une longue coupure d’électricité. Les habitants d’Haast vivent donc depuis quelques temps dans un isolement presque total, puisque les touristes et les marchandises, sachant la route coupée, ne font plus le chemin jusque-là.

Sauf nous ! Et en sortant de la supérette, nous faisons la rencontre d’un drôle d’individu : alors que nous sommes en doudounes, ce grand et costaud barbu se balade gaiement pied nus, en short et en tee-shirt. Curieux, il nous demande notre itinéraire, et, serviable, comme il travaille pour le DOC, prend des renseignements sur les réparations en cours pour le pont Franz Josef. Apparemment, ça n’est pas pour après-demain qu’il y aura un nouveau pont, mais on peut toujours payer un hélicoptère (enfin on pourrait si on avait plein d’argent et pas de considérations pour l’environnement) ou opter pour la solution mise en place par un local. Ce dernier utilise son gros camion pour braver la rivière et faire traverser des gens dans sa benne en échange d’une coquette rémunération.

Solitude n°2, le nouveau parfum de la West Coast

Après s’être renseigné, notre barbu en short, Jonas puisque c’est son nom, nous propose le gîte et le couvert. Jonas est allemand et travaille à Haast pour le DOC depuis 6 mois, c’est-à-dire assez de temps pour se sentir relativement seul et ramener chez lui tous les voyageurs qu’il croise sur son chemin. Jonas nous laisse donc planter notre tente dans le jardin de sa colocation, habitée par d’autres employés du DOC, puis nous propose une douche et même un repas.

Mais pas n’importe quel repas, Jonas a un régime particulier, un peu sur le mode survivaliste : il ne mange rien d’artificiellement modifié, seulement de la viande et des légumes, pas de riz, de pâtes, de sucre, de gâteaux ou encore de bière. Et surtout, la viande qu’il mange, il la chasse lui-même ! Ceci explique alors de manière assez rassurante la mare de sang dans l’évier de sa salle de bain ; ouf, ce ne sont pas les restes du dernier cyclotouriste qu’il a hébergé !

Jonas, notre hôte, dans les derniers rayons du soleil sur la plage de Haast

Au menu ce soir, c’est donc un ragoût de langue et de steak de biche aux carottes et poireaux. Photos à l’appui, il nous montre la bête qu’il a tuée et dépecée la veille dans la forêt, et qu’il a  tuée d’une balle dans le cou. « Il faut viser là, et pim, elle s’effondre » mime-t-il. Jonas a d’autres petites excentricités qui viennent s’ajouter à un programme de renforcement corporel qu’il suit. En plus de ne manger que des produits non transformés, il fait des bains d’eau glacées pour devenir plus résistant au froid, il ne mange pas assis à table mais par terre dans une position d’étirement, sans électricité mais dans le noir et à la lumière plus douce des bougies…

Nous voilà donc à manger notre ragoût dans une demi-obscurité et sur les talons, et je finis par me demander en écoutant sa théorie sur la masturbation (l’arrêter totalement contribuerait à rendre plus fort en remplissant le corps de testostérone) si Jonas ne se moque pas un peu de nous, comme s’il faisait une expérience de psychologie sociale pour savoir jusqu’où les gens sont prêts à le croire et à l’imiter pour rester polis. J’adresse donc un regard en biais à Victor, du style « mais est-ce qu’il ne nous prendrait pas pour des jambons ? » Celui-ci, confiant quoique douloureusement contorsionné en tailleur, me renvoie un coup d’œil rassurant comme pour dire : « tant qu’il ne nous prend pas pour des biches ! »

Mais comme je suis mauvaise langue ! Il est pourtant gentil Jonas, puisqu’il nous emmène voir le coucher de soleil sur la mer de Tasman, que nous découvrons pour la première fois, puis nous propose de regarder un film, non pas en DVD mais en VHS. Parmi les cassettes, je choisi Légendes d’Automne, parce que je trouve que ça lui va bien (et qu’il y a Brad Pitt tout en cheveux longs à son pic de sexytude), mais la qualité est si mauvaise que pendant les 20 premières minutes, nous ne voyons qu’un écran gris zébré de blanc et de noir. S’il ne tenait qu’à nous, nous aurions abandonné assez vite l’idée du visionnage, mais Jonas est patient et, après une demi-heure, cette patience paye, et nous pouvons voir le film et noir et blanc, puis même en couleurs vers la fin!

Jour 266, samedi 6 avril, 54km et 544m de dénivelé : « Petite étape tranquille sur la West Coast jusqu’au lac de Paringa »

Le lendemain, nous nous réveillons dans le jardin de Jonas, mais celui-ci est déjà parti au travail. Nous déjeunons dans sa cuisine, puis replions et partons tranquillement ; nous avons encore une fois privilégié une petite étape, et cette fois-ci c’est le Lac de Paringa.

En quittant Haast, nous croisons un autre couple de cyclotouristes, kiwis, qui va dans l’autre sens. Nous discutons un peu, car ils ont réussi à traverser malgré le pont détruit de Franz Josef, grâce à un gros camion et sa benne, moyennant 25 dollars par personne ; c’est une bonne nouvelle ! Ces deux cyclos nous impressionnent par le peu d’équipement avec lequel ils voyagent, alors qu’ils font quand même toute la West Coast. Un de leurs vélos n’est tout simplement pas chargé, pendant que l’autre n’a que deux petites sacoches avant et un sac sur le porte bagage, et pourtant, ils campent tout comme nous ! Nous nous sentons donc tels des éléphants face à eux, mais comprenons rapidement que notre sort est plus enviable quand la jeune néo-zélandaise s’excuse de nous quitter pour aller se réfugier dans un café, frigorifiée, et quand nous constatons que son compagnon porte, en guise de protections pour ses mains, de ces gants roses qui servent à faire la vaisselle…  il faut parfois accepter de transporter un peu de poids car cela signifie être bien équipé !

La morale de l’histoire : on est peut-être chargés, mais on est douillets!

Nous continuons notre route mais n’allons pas bien loin car, nous voilà à notre 7000ème kilomètre. Et, chose bien pratique, il s’affiche au compteur alors que nous passons devant un site du DOC. Nous nous arrêtons donc pour immortaliser le moment, mais aussi profiter des infrastructures du site.

Et voilà, c’était pas si long!

Il y a un poste d’observation sur lequel nous montons pour scruter la mer tout en buvant un bol de thé, et là, oh surprise, nous apercevons des dauphins ! Il s’agit des dauphins d’Hector, une espèce petite et très rare, puisque présente seulement au large de la Nouvelle-Zélande. Tout comme les dauphins d’Irrawady aperçus dans le Mékong, les dauphins d’Hector ne font pas de bonds extraordinaires, mais on peut voir furtivement leur nez et leurs nageoires noires quand ils affleurent à la surface de l’eau.

Là, si on regarde bien, on voit un peu leur nageoire dorsale
ça a l’air d’une innocente plage… Mais non, c’est plein de sandflies!

Alors que nous contemplons ce magnifique spectacle, de désagréables piqures nous font tressaillir et nous gratter. Et nous voilà faisant la découverte de la véritable « pest » de la Nouvelle-Zélande : les sandflies. Ce sont de minuscules petites mouches qui, comme leur nom ne l’indique pas, ne se trouvent malheureusement pas que dans le sable, et attaquent en bande. Ces petites garces, qu’on n’entend pas venir au contraire des moustiques, imposent des piqures un peu douloureuses, et qui, surtout, laissent un petit bouton très irritant.

On retrouve même Jonas qui travaille à l’entretien des sites des environs

Le site du DOC sur lequel nous nous sommes arrêtés, Tauparikaka, propose aussi une agréable balade dans la Rain Forest, grâce à un petit ponton qui passe entre de grands arbres où les touffes d’herbes sont autant de nids pour une multitude d’oiseaux.

Nous nous arrêtons sur le site du DOC suivant pour un pique-nique avec joli paysage, mais le harcèlement des sandflies ne nous permet pas d’y rester bien longtemps. Ces sales bestioles n’aiment pas le gris et l’orange, mais sont attirées par le bleue, le rouge et le noir ; il aurait fallu le savoir avant de faire nos sacoches !

West Coast, baby!

Un peu plus loin dans une côte, nous croisons, pour la première fois depuis notre arrivée, un cyclotouriste français. Lui aussi est un voyageur au long cours passé par l’Europe et l’Asie, alors nous plaisantons un peu en échangeant quelques anecdotes, puis il nous donne des informations sur le trajet qu’il nous reste à faire. Nous en avons bientôt fini avec la longue montée dans laquelle nous suons, et la réouverture du pont de Franz Josef est prévue pour le 12 avril. Lui-même a pu passer grâce au camion-benne, mais ça lui en a coûté 25 dollars pour lui et 25 autres pour son vélo.

 

Ensuite, à l’issue d’une jolie après-midi de pédalage, sur une West Coast venteuse et un peu vallonnée, nous atteignons notre but du soir, le camping du lac Paringa. Comme nous y sommes arrivés suffisamment tôt, nous avons le temps de nous poser un peu pour lire, profiter de la quiétude du lac, et se faire un somptueux frichti de lentilles et riz au bacon. On est bien, bien, bien !

Jour 267, dimanche 7 avril, 74km, 449m de dénivelé :  Une dernière grosse étape à vélo jusqu’à Fox Glacier

Changement radical d’ambiance, mais où est passé le lac? Et la chaleur?

Au petit matin au bord du lac Paringa, l’atmosphère a bien changé. Tout est recouvert de brume, si bien qu’on ne peut que deviner le lac, et que, surtout, il fait très froid. En petit-déjeunant, nous faisons la connaissance de trois sympathiques allemands qui voyagent en van et qui sont assez curieux du voyage à vélo. Puis nous prenons la route, toujours aussi tranquille, pour une journée assez longue qui doit se terminer à Fox Glacier, la dernière petite ville avant le pont détruit. Nous prévoyons d’y passer quelques jours pour nous reposer et laisser passer un épisode de pluie.

Et merci aux allemands pour cette petite photo de couple!

Nous voilà donc partis et, comme j’ai quelques douleurs au genou qui me font craindre la tendinite, nous mettons des cale-pieds à mes pédales, histoire d’améliorer mon pédalage. Mais c’est tout nul : le plastique n’est pas assez rigide pour bien tenir le pied, les sangles qui vont avec claquent désagréablement contre le métal des pédales, et la progression devient un peu périlleuse pour peu que l’on emprunte des routes en gravier ou en terre. A peine essayés, et c’est rejeté.

Les vaches, qui ne lèvent même pas le nez quand une voiture passe, nous regardent toujours longuement et avec curiosité, quand elles ne s’enfuient pas en courant

Ici les fougères peuvent faire jusqu’à plusieurs mètres de haut

Après la montagne, nous retrouvons la mer, ses sandflies et sa tranquillité.

« Ca, ça va faire rire les copains , huhu! »
Une petite bicoque de pêcheurs, toute seule sur la côte

Nous arrivons ensuite à Fox en fin d’après-midi et allons nous inscrire auprès du camping très vide, un TOP10 Holiday Park, doté d’une réceptionniste très sympa. Celle-ci nous propose de prendre une carte de membre, qui s’accompagne d’avantages fort attrayants : des réductions pour les campings, certaines activités et ferries, mais aussi et surtout, pour nos petits corps tout fatigués d’une semaine de vélo, d’une séance gratuite au sauna ! Nous nous y jetons donc avec un grand plaisir, et cuisons un peu tout en admirant les neiges éternelles du glacier Fox, puis découvrons aussi avec plaisir la salle commune du camping, ses canapés et son feu de cheminée. On ne pouvait trouver mieux pour un arrêt pluvieux, et la suite nous le confirmera ! Nous décidons de rester plusieurs jours dans ce camping, histoire d’attendre la réouverture du pont de Franz Josef, prévue dans quelques jours, et ainsi économiser 100 dollars de traversée en camion.

Et le pont de Franz Josef aura bien le temps de se reconstruire pendant que nous nous reposons

Jours 268 à 271: Une pause un peu imposée à Fox Glacier

Notre pause à Fox Glacier, qui devait durer trois ou quatre jours, en durera finalement cinq, à cause des intempéries. Nous découvrons la véritable pluie de Nouvelle-Zélande, et nous comprenons désormais bien comment un pont pourtant solide peut être entrainé par une crue soudaine en une nuit seulement.

Pourtant le premier jour, tout allait bien. Tout en nous reposant et en écrivant un peu de blog, nous profitions des beaux environs pour nous balader un peu, notamment en direction du Lac Matheson, connu pour les jolis reflets dans ses eaux noires.

Mais le lendemain, ça y est, c’est le déluge, et on ne peut guère sortir sous la pluie plus de quelques secondes sans être complètement trempés. Nous squattons donc toute la journée la cuisine/salon du camping, ainsi que sa pièce TV, en allant régulièrement vérifier que notre tente « tient » bien la pluie. Et nous sommes agréablement surpris par son étanchéité à toute épreuve, elle que nous n’avions jamais soumise à pareille intempérie. Au lendemain du second soir de pluie cependant, le staff du camping, très sympa, nous propose de quitter notre tente qui finira fatalement par prendre l’eau, pour intégrer une « cabin », c’est-à-dire une petite chambre individuelle. Nous acceptons de grand cœur cette offre bien généreuse, contents d’avoir un lit mais aussi de pouvoir sécher notre tente dans la cuisine extérieure, mais couverte, du camping.

Et ça se sont des Pukeko, de jolies poules bleues au bec rouge, qu’on trouve dans les champs, copinant avec les canards. On les trouve aussi parfois dans les campings, et elles hurlent comme des poissonnières!

Nous resterons même un jour de plus dans notre cabine, en raison du mauvais temps, mais aussi parce que la ré-ouverture du pont, prévue pour le 12, a pris un peu de retard avec les intempéries. Nous n’avons plus que cette solution pour passer la rivière car les autorités nationales ayant découvert la combine du gros camion chargeant des piétons et des véhicules dans sa benne pour les faire traverser, l’ont fait interdire pour des raisons de sécurité.

Le 11 au soir, alors que nous commençons à tourner en rond dans notre camping, nous voyons avec plaisir la pluie cesser complètement. Ça y est, c’est bon, demain, nous pouvons reprendre notre route ! Nous n’irons pas directement à Franz Josef puisque le pont n’est pas encore réparé, mais, en attendant, nous ferons un détour sur la côte et le joli petit site de Gillespies Beach où, dit-on, on peut apercevoir des phoques !

2 réflexions au sujet de « Jours 263 à 271 : Retour aux choses sérieuses, en route pour la West Coast et le glacier Fox »

  1. Coucou les voyageurs a bicyclettes :)!! C’est en repensant à vous en voyant quelques vélos sur les routes de NZ qu’on s’est dit : ah mais qu’est ce qu’ils deviennent les deux Strasbourgeois à vélos ? ^^ donc on a retrouvé votre super blog (bien fourni!), qu’on a pu découvrir vos premiers tours de roues ici 🙂 vous avez l’air de bien gérer ces premieres aventures océaniques ! Bravo pour votre courage de venir camper et faire du vélo ici au bord de l’hiver !! Nous on a atterri ici en mars et nous repartons déjà le 7 mai pour de nouvelles aventures au Chili ! On aurait aimé vous recroiser dans ce beau pays mais nous ne sommes pas sur la même île apparemment :)! Bises à vous et continuez votre periple ! La NZ c’est le top !!

    Florence et Remy des 4000 îles 🙂

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  2. Ca me fait super plaisir de lire vos récits avec tant de détails (et de jolies photos) et de voir que votre périple chez moi se passe plutôt bien! Keep the blogs coming 😉

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