Jours 182 à 187 : A vélo de Vang Vieng à Bueng Kan, en route vers le Sud Laos et la Thaïlande

Cette semaine, nous partons de Vang Vieng pour aller découvrir, après la jungle du Nord Laos, les îles du Mékong au Sud Laos. Mais pour se faire, après 300km en terre lao, nous prendrons un raccourci par la Thaïlande, puis entrerons à nouveau au Laos au niveau de la ville de Paksé. Cela nous paraît être le meilleur itinéraire puisque notre visa arrive à expiration et qu’il n’y a qu’une grosse route encombrée pour rallier le Sud du Laos, alors que la Thaïlande recèle de petits chemins plus agréables pour rouler.

Jour 181 et 182 : seuls à deux pour explorer grottes et lagons tout en préparant notre retour à vélo

Alors que les parents de Victor nous quittent pour réintégrer leurs froides contrées, leur fiston est un peu mélancolique et je le rassure comme je peux : « maintenant, c’est moi ta famille ! » Nous restons encore à Vang Vieng quelques jours pour bricoler nos vélos, rattraper notre retard sur le blog et préparer notre reprise du voyage. Car après presque trois semaines d’arrêt et beaucoup de sticky rice, on s’est un peu ramollis !

Nous profitons du retour du soleil pour nous balader encore un peu dans la belle vallée de Vang Vieng entourée de falaises, pour en visiter les grottes et nous aller un peu nous baigner. Ici, point de chlore ou de pédiluve, les piscines, ce sont des petits bassins remplis d’eau clair à la base des falaises. Ils sont aussi remplis de petits poissons qui viennent vous dévorer les peaux mortes dès que vous mettez les pieds dans l’eau.

Victor en pleine pédicure

C’est efficace mais ça chatouille affreusement

Nous visitons aussi de nouvelles grottes, et découvrons qu’elles ne sont pas toutes faites sur le même modèle, si certaines sont constituées de grandes salles cathédrales, d’autres sont plutôt de profonds boyaux étroits, humides et boueux, que l’on peut explorer en grimpants des échelles en bois souvent toutes moisies…

Jour 183, dimanche 13 janvier, 32km et 170m de dénivelé: de Vang Vieng à « l’île aux français », petite étape de reprise du vélo

Pour un jour de reprise, c’est plutôt une petite reprise qui nous attend, car nous sommes ralentis par nos activités matinales respectives. Pour Victor, c’est grimper en haut d’un pic pour aller voir un lever de soleil sur la vallée de Vang Vieng, pour moi, c’est plus modeste, et cela consiste surtout à dormir encore un peu.

Nous nous retrouvons pour le petit déjeuner, mais au lieu de partir comme prévu juste après, nous prenons un peu de temps pour débattre de l’itinéraire, car il y a désaccord en la matière. L’itinéraire initialement prévu par Victor nous fait passer par la zone d’accès restreint de Xaysomboun, où se trouve l’ancienne base militaire de la CIA. Elle est en principe fermée aux étrangers car l’armée laotienne et quelques tribus Hmongs, celles qui ont combattu aux côtés des américains lors de la guerre du Vietnam (et avant cela aux côtés des troupes françaises dans les années 1950), s’y affrontent toujours.

Il s’agit d’une histoire particulièrement triste et d’un drame humain que nous allons tâcher d’expliquer rapidement avec les sources dont nous disposons : lors de la guerre du Vietnam, la CIA forme et emploie des combattants issus de l’ethnie Hmong, qui vivent dans les montagnes du Nord Laos. Après leur défaite, les États-Unis plient bagages, embarquant avec eux les cadres de l’armée rebelle, mais pas tous les soldats, qui sont alors livrés, avec leurs familles, à la colère des gouvernements laotiens et vietnamiens qu’ils ont combattu. Aujourd’hui encore, et alors qu’ils ne sont plus que quelques milliers, ces quelques tribus Hmongs vivent dans la forêt sans espoir d’en sortir, elles y sont pourchassées, tirées comme des lapins, et privées de tous les droits élémentaires des êtres humains. Elles ne peuvent pas s’établir quelque part, élever des animaux ou cultiver la terre, puisqu’elles sont constamment poursuivies par des soldats, et la population de la région n’a pas le droit d’entrer en contact avec eux ou de les aider. Ils n’ont donc ni maisons, ni nourriture, ni médicaments, les enfants ne vont pas à l’école et les adultes passent le plus clair de leur temps (jusqu’à 18h par jour) à chercher de quoi se nourrir dans la jungle.

Autant dire que dans ces montagnes, où ils sont donc chassés et affamés, ces pauvres gens vivent un véritable enfer qui dure depuis plus de quarante ans et ne connaît pas de fin. Pour ceux que le sujet intéresse, l’émission Envoyé spécial y a consacré un reportage en 2005 (intitulé Guerre secrète au Laos, le génocide des Hmongs).

Avec cette mise en contexte, on comprendra mieux notre hésitation à traverser la zone. En dehors du risque, quoique très minime, de prendre une balle perdue (mais même minime, faut-il le prendre ?), il y a de fortes possibilités que nous soyons arrêtés par l’armée à un moment donné et sommés de rebrousser chemin (c’est déjà arrivé à des cyclotouristes). J’ai pour ma part aussi quelques réticences vis-à-vis du dénivelé prévu, encore inédit jusqu’ici au cours de notre voyage (plus de 1600 mètres en un jour), et qui est censé s’effectuer sur une piste non goudronnée. Pour une reprise, c’est un peu trop corsé, d’autant plus que désormais il fait très chaud, environ 30°C à l’ombre, ce qui transforme toute côte en véritable épreuve.

Pour résumer, les arguments se conjuguent pour que nous revoyions le tracé de nos étapes des prochains jours, même si cela fait un peu bouder Victor, qui rêvait de paysages de montagne. A la place, nous devrons nous contenter de suivre la seule et unique route qui descend vers le Sud du Laos, et qui s’annonce donc empruntée et poussiéreuse, pour longer le grand lac artificiel de Nam Ngum, en passant au Nord de la capitale Vientiane.

Vers 11h donc, nous voilà sur la route, et presque dès le début, nous devons nous mettre des foulards sur le nez car la route, partiellement défoncée, est extrêmement poussiéreuse. Et c’est assez fou d’en constater l’état lamentable, avec ses nids de poule ou son goudron arraché sur de longues portions, alors même que c’est la principale artère du pays. La faute, dit-on, au trafic incessant de camions avec la construction d’une ligne de chemin de fer devant rallier Vientiane à Luang Prabang.

Heureusement, même si c’est le principal axe du pays, la circulation n’est pas si dense, et il y a parfois des accalmies durant lesquelles nous ne sommes doublés ou croisés que par quelques véhicules à la minute. Nous profitons de l’une de ces accalmies pour nous sustenter dans un petit restaurant de bord de route ; c’est pratique, car ils sont ouverts à longueur de journée. Par contre, ils ne sont pas tous fameux, nous avons droit à une soupe sans goût et Victor regrette d’avoir voulu goûter le laap, un succulent plat laotien de salade de viande hachée citronnée et pimentée aux herbes, « en dehors des zones touristiques et des villes pour voir comment c’est ». Hé bien, c’est un peu comme prendre des huitres dans une station-service, sauf que là ce sont différents abats qui trempottent avec trois brins de persil dans une sauce noirâtre un peu suspecte…

Un peu plus loin sur la route, nous bifurquons vers le Sud, au lieu d’emprunter la route de Xaysomboun et de la zone d’accès restreint, mais nous remarquons avec un peu de surprise qu’elle est annoncée par un panneau « Welcome to Xaysomboun restricted area ». Welcome ? Il faudrait savoir !

Au bout d’une trentaine de kilomètres, nous arrivons au Nord du lac de Nam Ngum, lac artificiel relativement récent devenu lieu de villégiature des habitants de Vientiane, et décidons d’y chercher un coin de bivouac. Mais ça n’est pas une mince affaire, car aucune route ne longe le lac, et la seule voie qui y mène est très construite. Son extrémité est d’ailleurs quasiment privatisée et composée de resorts (complexes touristiques) assez chics, bien dissimulés dans le paysage. Dans ces conditions-là, il est difficile de poser la tente quelque part, et il n’y a pas vraiment d’endroits cachés pour faire ça discretos. Nous décidons donc de demander la permission de squatter un bout de pelouse, et découvrons que les propriétaires de ces resorts sont tous français. Mais ça ne facilite pas les choses pour autant, même ceux qui sont vides nous refusent un bout de terrain, et le prix de leurs élégants bungalows sont bien trop élevés pour nos petits budgets. Ils ne se laissent pas attendrir par notre récit de voyage, le premier refuse, le second aussi, la troisième n’est pas là, et des gentils canadiens voudraient bien mais ils n’ont pas de place.

Heureusement, une employée laotienne du second resort, qui était venue pour nous questionner sur le voyage à vélo un peu plus tôt, nous interpelle quand elle nous voit partir, ne comprenant pas pourquoi nous ne nous installons pas. Quand nous lui expliquons que son patron n’a pas accepté que nous campions, elle s’étonne : « mais, il y en a partout de la place ! » nous dit-elle en anglais. Puis, elle nous fait signe de la suivre, nous indique un endroit où nous installer, et se fait fort de convaincre le patron. Heureusement qu’on peut compter sur l’hospitalité laotienne plutôt que française ! Enfin, elle nous a quand même taxé de 50 000 kips, mais après la journée de poussière et de soleil que nous avons eue, nous sommes tout à fait ravis d’avoir un coin d’herbe à l’ombre et l’accès à des sanitaires… On fait du camping, quoi!

Un peu plus tard, alors que nous profitons d’une bière en terrasse, nous croisons le patron français du resort, qui a l’air plutôt amusé par l’initiative de son employée et, pas rancunier, nous propose de le suivre alors qu’il va nourrir ses animaux. Nous découvrons avec surprise une sorte de petit zoo, constitué d’animaux qu’il a recueillis suite à des faits de braconnage, et qu’il garde sur une petite île pour les remettre ensuite en liberté, dans la mesure du possible. Il a ainsi plusieurs macaques, d’impressionnantes chouettes aux yeux immenses, et même un ours noir ! Il a déjà relâché des singes en liberté sur une autre petite île, et depuis ceux-ci vivent en autonomie.

Le soir, nous observons la vie un peu particulière qui se déroule dans cet endroit du Laos, presque entièrement habité par des français, qui semblent vivre dans un monde quasi clos. Il y a les propriétaires des complexes hôteliers, mais aussi des gens qui se sont achetés une petite maison face au lac, histoire d’être bien peinards pour la retraite, les pieds dans l’eau et le soleil au-dessus de la tête. Ils ont pu devenir propriétaires grâce à un prête nom, puisque seuls les laotiens peuvent acheter un bien foncier ou immobilier, et semblent vivre un éternel été, à quelques kilomètres à peine de cette zone interdite de Xaysomboun. Quand nous en interrogeons certains sur le sujet, ils ne peuvent d’ailleurs pas nous en dire grand-chose, à part qu’effectivement, il y a des militaires armés et des coups de fusils ; on se demande un peu si leur silence est dû à une omerta, à l’absence d’information ou s’ils n’en ont simplement rien à faire.

Jour 184, lundi 14 janvier, 65km et 630m de dénivelé : promenade tranquille dans la campagne laotienne, ou la découverte d’un nouveau Laos

Le lendemain, nous repartons de bonne heure de « l’île aux français » mais nous ne pourrons pas éviter longtemps les conditions difficiles de la route 13 que nous suivons, chaleur et poussière. Nous parvenons quand même à rouler une quarantaine de kilomètres, puis nous nous réfugions sous la tonnelle d’un restaurant, où nous dégustons une bonne soupe ainsi qu’une brochette d’un petit piaffe farci non identifié, mais drôlement bon. Nous hésitons toujours un peu pour les brochettes exposées face à la route en devanture des restaurants, car si une espèce de petit ventilateur auquel est attaché un bâton de bois terminé par une lanière de sac plastique chasse les mouches, rien ne peut empêcher les denrées de prendre la poussière. Il n’y a qu’à voir la coloration des bas-côtés de la route, ou simplement nos propres vêtements.

Après manger, nous grimpons sous une chaleur infâme une côte qui n’en finit pas, mais qui nous permet ensuite de découvrir, quand nous redescendons de l’autre côté, un paysage et une ambiance tout à fait inédits. Nous n’en revenons pas de constater les changements qui se sont opérés en passant le petit col, et nous avons l’impression d’être arrivés dans un autre pays. C’est que les abords de Vientiane sont beaucoup plus riches que le Nord Laos, la route est plus goudronnée, les maisons bien plus grandes, et il y a même une station-service organisée sur le mode européen. On entre dans la plaine du Mékong qui s’étend horizontalement sous nos yeux et nous laissons derrière nous les hautes montagnes.

Quelques kilomètres plus loin nous pouvons enfin quitter la route 13 pour une route secondaire, et passons par de magnifiques petits coins, où les rizières fraîchement replantées présentent un beau vert croquant. C’est la première fois que nous voyons quelques rizières vertes, et c’est un spectacle magnifique ; on comprend désormais mieux l’attrait des rizières en terrasse du Sud de la Chine.

Nous passons par de très mignons et opulents villages, où il semble faire bon vivre, et, alors que nous cherchons de l’eau, une femme assise devant un magasin, nous interpelle en français. Si elle parle le français, c’est parce qu’elle a vécu pendant 40 ans à Paris, avec son mari parisien pur jus, et ils viennent de s’installer au Laos pour leur retraite. Elle nous offre de l’eau et nous invite à causer, à la table de la boutique de sa cousine, qui assiste à nos échanges avec sa fille. La dame nous montre leur maison récemment construite et décorée de sculptures de coqs français, puis traduit un peu les questions de ses cousines. Parmi celles-ci nous avons droit à l’habituel « vous n’avez pas d’enfants ? », quand nous expliquons que nous avons 29 ans. Et puis notre sympathique hôte nous raconte une étrange histoire : avec son mari ils ont voulu se rendre aux temples d’Angkor au Cambodge quelques jours plus tôt, mais ont été harcelés au passage de frontière, sommés par les douaniers de payer plusieurs bakchichs. Puis, alors qu’ils roulaient en direction des temples, ils ont pris peur en constatant le niveau de pauvreté du Cambodge, et ont fait demi-tour de crainte de se faire détrousser. Si nous savions déjà que le passage de cette frontière pouvait s’accompagner d’une petite dose de corruption, nous sommes en revanche surpris d’apprendre la suite de l’histoire, car c’est bien la première fois qu’on nous raconte un truc pareil… Ah, ces parisiens !

Munis de notre eau fraîche pour la douche et la soupe du soir, nous repartons, et réalisons un peu tard, que nous aurions pu demander l’hospitalité à la dame, mais il était encore un peu tôt. Nous nous arrêtons pourtant quelques kilomètres plus loin, avisant une sorte de clairière en contrebas de la route. Sur le coup, l’endroit nous semble assez caché, surtout alors que la circulation est réduite, et le sera sûrement de plus en plus au fur et à mesure de la tombée du jour.

Nous mangeons en écoutant les rumeurs du village à côté, où semble se jouer un match de foot, puis nous nous couchons rapidement. Nous sommes néanmoins réveillés par d’étranges bruits de naseaux, et nous réalisons qu’une bande de ruminants a envahi la clairière. Il s’agit de vaches ou plus probablement de buffles, qui viennent brouter juste à côté de la tente, pas effrayés par cette étrange construction de toile. Alors que nous nous endormons, nous sommes réveillés un peu plus tard par un bruit de scooter et une forte lumière de phare. Après un petit moment de stress, nous réalisons que c’est probablement le berger, qui, cherchant ses buffles, a aperçu notre tente et s’est approché pour voir ce que c’était. Nous hésitons à sortir pour aller lui expliquer la situation (on se sent toujours vulnérables dans ces cas-là), mais nous l’entendons ensuite s’éloigner. Avec le recul, ce spot de bivouac n’était vraiment pas le bon pour être tranquilles. Il est aussi en réalité très bruyant, entre le craquement des arbres et le passage de différents animaux, si bien que nous dormirons assez mal !

Jour 185, mardi 15 janvier, 73km, 354m de dénivelé, Balade sous le cagnard dans un Laos de plus en plus plat

Au petit matin, nous effrayons les buffles en sortant de notre tente, et ils prennent, courageux animaux à cornes immenses, les pattes à leur cou en nous apercevant. Nous petit-déjeunons et rangeons notre tente en saluant la moitié du village qui passe sur la route (décidément ce spot de bivouac n’était vraiment pas caché et tranquille) puis nous remontons sur les vélos.

Nous continuons sur notre sympathique route de campagne jusqu’à rejoindre une petite ville dotée d’un grand pont. Nous y regardons l’eau couler en dessous tout en dégustant des beignets fourrés à la crème pâtissière, un classique des bords de route du Laos, puis empruntons une première piste bien poussiéreuse.

Plus loin, elle nous permet de rejoindre une petite route particulièrement étrange, car particulièrement large, alors qu’il n’y a aucune circulation… C’est à n’y rien comprendre, alors que le pays semble clairement manquer de goudron, on a quand même trouvé moyen de construire une espèce de piste de décollage d’avion, au milieu de nulle part. Elle est aussi dotée de très jolies montées qui, sous le cagnard du milieu de journée, nous font chauffer le cerveau. Le goudron laisse ensuite la place à de la piste, sur une route toujours aussi étrangement large, mais plus difficile à pratiquer.

Nous retrouvons ensuite une route aux proportions plus classiques, qui longe une rivière, et y croisons des cyclotouristes hollandais, qui se baladent au Laos en direction de Vientiane. Nous profitons aussi des coins pour manger notre habituel soupe de nouilles lao qui nous hydrate bien, et un classique riz frit ou « fried rice », plat qui n’est à mon opinion jamais vraiment bon ni jamais vraiment mauvais, mais qui a l’avantage de remplir le bide.

Nous réalisons en reprenant la route que nous nous sommes arrêtés trop tôt, et surtout que nous sommes repartis trop tôt : le soleil est à son zénith et c’est un véritable calvaire pour pédaler. D’ailleurs, au bout d’une heure, nous cherchons désespérément un coin d’ombre où se reposer, ce que nous avons du mal à trouver car la route longe un ensemble presque continu d’habitations ou de rizières asséchées. Nous finissons par entrer dans un champ ouvert où poussent quelques arbres, et faisons une sieste bien méritée. Nous allons mieux après celle-ci, mais il est un peu tard désormais pour faire un long trajet aujourd’hui, car la nuit tombe très tôt, 18h environ, et qu’il faut que nous nous arrêtions à 17h30 dernier délai, afin d’avoir du temps pour se laver et planter la tente.

Heureusement, au bout d’un moment, nous tombons sur un panneau qui indique la présence d’une cascade à moins d’un kilomètre par une petite piste. Nous sommes ravis de la trouvaille et nous précipitons sur le petit chemin : avec tout ce que nous avons sué et tout ce que nous avons récolté comme poussière, une bon bain d’eau fraîche nous fera le plus grand bien ! Arrivés au bout du chemin, la saison sèche se rappelle à notre bon souvenir : il y a bien une cascade et des bassins, mais pas d’eau dedans !

« La tristitude, c’est quand tu penses qu’tu vas te baigner et qu’y a pas d’eau »

Nous vivons alors une horrible et cruelle déception, avant de découvrir qu’une cascade asséchée et un site de tourisme abandonné, ça peut être un super bon spot pour bivouaquer. Ni une, ni deux, nous remontons le tracé de l’immense cascade parsemée de petites cabanes sur pilotis (où viennent pique-niquer les locaux en période de mousson), et nous nous installons dans le lit de la rivière saisonnière. Avec du sable, c’est plutôt confortable, et nous avons un beau point de vue sur la vallée. Reste à espérer qu’il ne pleuve pas cette nuit…

Petite pause coucher de soleil avant de monter la tente

Nous avons assez d’eau pour nous prendre une petite douche à la gourde (nous sommes devenus des pros de l’économie d’eau et nous pouvons nous doucher, nous savonner et nous rincer avec 800ml chacun) et nous faire une petite soupe en admirant le coucher de soleil. En nous couchant, nous entendons d’étranges et douloureux miaulements, dont on aurait bien de la peine à dire de quel animal ils proviennent. Dans la jungle du Nord Laos, cela nous aurait sans doute inquiétés un peu, mais là nous haussons les épaules, et nous dormons sur nos deux oreilles.

Jour 186, mercredi 16 janvier, 73km et 274m de dénivelé : de cascade sèche en cascade sèche, progression vers un Sud de plus en plus aride

L’inconvénient avec les coins de bivouac sympathiques, c’est que l’on a du mal à en décoller le matin. Nous prenons un peu trop de temps à nous faire un énorme petit déjeuner et à profiter du coin, et il fait déjà trop chaud à 9h (quasiment 3h après la première sonnerie du réveil) quand nous reprenons la route. On le sait pourtant, qu’il faut rouler à la fraîche, mais rien à faire, impossible d’être plus rapides !

Aujourd’hui pourtant, nous sommes bien décidés à ne plus nous laisser maltraiter par le soleil ! Après avoir bien roulé toute la matinée, nous achetons de quoi nous faire un chouette pique-nique chez une marchande de bord de route, qui nous vend, en plus d’un melon vert, de tomates et de concombres, de très bonnes saucisses lao (aux herbes et aux piments, un délice épicé). Ensuite, nous nous installons, avec sa permission, sous des arbres d’un espace vert un peu laissé à l’abandon, situé à bonne distance de la route. Quand il fait plus de 30°C, le pique-nique suivi de la sieste est une bien meilleure option que le restaurant, qui ne permet pas véritablement de se reposer ou de s’attarder. Alors que là, nous sommes confortablement installés pour attendre que le soleil se décide à briller un peu moins fort.

Les paysages deviennent de plus en plus secs

Nous traînons un peu la patte pour nous remettre en route, car on est bien mieux allongés à l’ombre d’un arbre, alors que sur la route, nous allons encore cuire comme des saucisses sur la grille d’un barbecue. En plus, ô désagréable surprise, le vent s’est levé, mais il nous souffle dans le nez et nous ralentit bien correctement. L’effort réveille ma tendinite au genou gauche, qui doit être un peu contagieuse puisque même Victor a un peu mal aux rotules. La route est à nouveau très poussiéreuse, d’autant plus que les gens profitent de la saison sèche pour faire des travaux de voirie, et notamment retaper les petits ponts qui parsèment la route.

Le temple de Pha Bath sur la route 13

Le soir venu, nous trouvons avec plaisir un nouveau panneau indiquant des chutes d’eau et un lieu de baignade, même s’ils ne sont plus à 1km de notre route, mais à 3km. L’estimation de la distance est d’ailleurs assez approximative, puisque compteur à l’appui, je puis annoncer que le détour fait en fait 5km tout pile. Sur une petite piste non goudronnée, ça fait un sacré détour, mais le site se révèle, comme celui de la veille, un endroit parfaitement tranquille pour camper. Nous pouvons de plus réaliser le rêve de Victor, monter la tente sur une petite cabane en pilotis ! ça n’a pas un immense avantage puisqu’il n’y a pas d’eau dans la cascade (ou un peu d’eau stagnante) et que l’altitude ne décourage pas les fourmis, mais c’est rigolo.

Jour 187, jeudi 17 janvier, 61km et 130m de dénivelé : Du Laos à la Thaïlande en traversant le Mékong

Pour une fois, youpi, on réussit à partir tôt. 8h05, nous sommes sur les vélos, c’est du presque jamais vu ! C’est peut-être pour fêter notre dernière journée au Laos, puisque ce soir, nous dormirons en Thaïlande, après avoir passé le poste frontière de Paksane, situé sur le Mékong.

Petit déjeuner zéro déchet : le riz au lait concentré cuit dans un bambou (mais c’est pas très bon)
En se réveillant on découvre à côté de nous une immense colonie de termites, composée de plusieurs millions d’individus
Les termites descendent des arbres en un flot ininterrompu pour aller rentrer dans un minuscule trou entre deux rochers

En partant tôt, nous pouvons bénéficier de bonnes conditions pour rouler : il fait relativement frais et le vent ne s’est pas encore levé, ce qui nous permet d’avoir une bonne moyenne kilométrique. Le paysage est beau : nous traversons des rizières, qui parfois sont asséchées, mais parfois replantées de belles pousses de riz au vert croquant, avec un décor de montagne en arrière-plan. L’habitat est aussi assez différent, car les maisons sont construites un peu plus loin de la route et sont moins agglomérées les unes aux autres. Dans les villages, on sent que beaucoup de maisons, grandes baraques dont le rez-de-chaussée est en béton et l’étage en bois (car se sont souvent d’anciennes maisons sur pilotis améliorées), sont bien cossues. Au contraire, dans les champs d’hévéa, dont on tire la sève pour faire le caoutchouc, les habitations sont bien plus modestes.

Nous rencontrons un sympathique (et très grand) couple de cyclistes belges, Iris et Dave, engagés dans ce qu’ils appellent leur midlife trip (et que je ne vois pas comment traduire autrement que par « voyage de la quarantaine) en Asie puis en Océanie. Comme à chaque fois que l’on rencontre des cyclovoyageurs, nous échangeons des informations sur l’itinéraire, le matériel, ou les autres cyclos du coin. En l’occurrence, Iris et Dave nous donnent des nouvelles de cyclotouristes suisses, Muriel et Julie, que nous avons rencontrées à Luang Prabang. Apparemment, elles ne sont qu’à un jour de route devant nous ; l’Asie du Sud-Est est petite quand même!

Malgré un persistant vent de face qui nous ralentit et nous fatigue, nous arrivons en vue de la frontière. Après un délicieux repas dans un restaurant fréquenté par de nombreux voyageurs asiatiques, nous nous rendons au poste frontière laotien. Victor, comme à chaque passage de frontière, est un peu stressé, mais il ne devrait pas, car de mémoire de voyageur à vélo, on n’a jamais vu passage aussi facile et agréable. Et ça commence côté laotien, le douanier de service nous salue, puis inspecte nos passeports à la recherche de notre visa. Il semble hésiter, part dans un bureau puis en revient avec une jeune femme en uniforme, qui va faire la traduction. « Excusez-nous, nous explique-t-elle en anglais, mais il semblerait qu’il y ait un petit problème avec votre visa. Il est dépassé de 18 jours. »

Nous sommes en fait en règle, puisque nous avons fait faire une extension de visa de 18 jours à Luang Prabang, mais nos douaniers n’ont pas trouvé le tampon correspondant. C’est parce qu’à Luang Prabang, l’administration a dû trouver amusant de le cacher parmi les autres tampons de nos destinations précédentes plutôt que de le mettre à côté de notre visa laotien. Une fois le problème clarifié, les deux douaniers s’excusent, sourient, et nous font signe de passer. On a quand même rarement vu des gens plus cools à un poste frontière, j’imagine que ce n’est pas avec des sourires et des « excusez-moi » qu’on est accueillis en Chine, aux États-Unis ou en France quand on s’avise à passer avec des documents officiels périmés de près de trois semaines.

L’embarcadère pour la Thaïlande, juste en face

Nous descendons ensuite près des rives du Mékong où se trouve le petit embarcadère qui fait traverser les gens et les marchandises entre les deux pays. Là aussi c’est plutôt relax comme ambiance, quelques personnes seulement attendent le bateau, un militaire tente de nous faire la causette (mais on ne comprend presque rien à ce qu’il raconte) avec un grand sourire, et les autres se marrent, car ça n’est pas bien habituel de voir des « falangs », des étrangers, dans le coin.

Au revoir le Laos, et à bientôt!

Quand le bateau arrive de Thaïlande, il faut un long moment pour le décharger. En revanche quand nous embarquons pour traverser dans l’autre sens, nos vélos sont les seules marchandises à bord ; la balance des importations/exportations entre les deux pays semble un chouïa déséquilibrée.

Il y a même des camions citernes qui traversent le Mékong pour ravitailler le Laos
Bonjour la Thaïlande! (notez l’ingénieux toboggan sur lequel glissent les denrées thaïlandaises afin d’être chargées sur le bateau)
Le passeur de frontière

Enfin, après une courte traversée du fleuve, nous posons le pied en Thaïlande, et nous nous demandons si les douaniers des deux pays ne sont pas un concours de qui sera le plus cool. Des policiers en uniforme nous sourient et nous demandent juste par principe d’ouvrir une ou deux sacoches, et puis c’est bon. Nous remplissons les petits papiers habituels (nom, prénom, numéro de passeport) et en Thaïlande, pour les séjours de moins d’un mois, pas besoin de faire de visa. Le monsieur du guichet nous agrafe juste un petit papier avec notre date limite de séjour, nous demande d’où nous venons et nous fait un grand sourire. C’est tellement perturbant, quand on est habitués à des visages plutôt fermés et des ambiances militarisées aux passages de frontière, que nous en devenons presque suspicieux, et tentés de leur demander : « -Mais qu’est-ce qui vous arrive, c’est votre anniversaire ? – Ah, non – Vous avez eu une augmentation alors ? – Non plus. -Mais alors quoi, vous avez gagné au loto ? – Mais non enfin , rien du tout de la sorte, je vous dis juste bonjour, moi! »

On nous avait prévenu que les thaïlandais sont très souriants et avenants, mais nous ne pensions pas que c’était à ce point et dès la frontière, et ça nous met nous aussi dans les meilleures dispositions. Munis de notre laisser passer, nous pouvons donc reprendre notre route et nous en aller découvrir ce nouveau pays, qui s’étend au soleil le long du Mékong. Le poste frontière est situé près de la ville de Bueng Kan, où nous allons passer la nuit, nous nous mettons donc tranquillement en chemin. La première voiture qui nous double le fait si largement que nous nous en étonnons : « ils sont encore plus prudents que les allemands, ces thaïlandais ». Puis, tout à coup, nous en voyons une surgir en face de nous et se décaler pour ne pas nous rentrer dedans. Et c’est là que la réalité nous frappe (enfin, façon de parler puisque la voiture nous évite) : en Thaïlande, on roule à gauche ! Branle-bas de combat, nous nous déportons donc rapidement à bâbord, avant de croiser un autre véhicule moins compréhensif. Ça fait bien bizarre de rouler à gauche, et il faudra que nous nous le rappelions l’un à l’autre plusieurs fois durant les premiers jours, surtout au moment de tourner à une intersection.

Nous remarquons assez vite un changement d’ambiance côté thaïlandais du Mékong : la ville a l’air plus riche et la manière dont elle est organisée nous fait penser à une station balnéaire française. Et il y a des poubelles partout ! Ça nous fait un choc à nous qui, le matin même, nous sommes résolus à brûler sauvagement nos déchets après les avoir trimballé trois jours (à l’instar des laotiens pour qui c’est un rituel matinal, faute de système de collecte et de traitement).

Par contre, rien n’est plus écrit en anglais, car il y a très peu d’étrangers, et pas de tourisme dans cette grande région, qui s’appelle l’Isan. C’est donc plus difficile de s’y retrouver, et surtout de localiser un hôtel, ce qui nous rappelle un peu nos galères chinoises. Nous finissons quand même par en débusquer un, en « front de fleuve », qui propose des petites chambres très propres avec frigo et vue sur le Mékong. Les prestations sont un peu supérieures à ce à quoi on peut s’attendre au Laos, et les prix s’en ressentent. Alors qu’on compte entre 5 et 8 euros pour une chambre double (souvent avec salle de bain) au Laos, là il faut plutôt payer entre 8 et 13 ou 14 euros ; dans l’ensemble, ça reste abordable.

Vue de notre hôtel sur le Laos et la cordillère annamitique. L’allée s’anime le soir avec des danseurs, basketteurs et des stands de nourriture à emporter

Nous voilà donc bien installés, avec en prime un petit fruit shake (fruits mixés avec de la glace ou de l’eau), et parés désormais à découvrir ce treizième pays de notre voyage. Demain, nous prendrons donc la direction du Sud, pour traverser l’Isan jusqu’à la frontière laotienne de Paksé, qui nous donnera ensuite accès aux 4000 îles, et après elles, au Cambodge !

3 réflexions au sujet de « Jours 182 à 187 : A vélo de Vang Vieng à Bueng Kan, en route vers le Sud Laos et la Thaïlande »

  1. Merci d’avoir pensé aux sédentaires que nous sommes avec cette gentille carte.
    Par contre, osé de nous souhaiter du jizz, cela a une signification particulière en anglais non ?

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    1. Comment, tu n’es pas familier du terme? C’était un petit clin d’œil à François-Joseph, c’est plutôt à lui qu’il faut demander des explications 🙂
      Mais je crois qu’on doit le terme à Rebecca Ellis « Jizz and the joy of pattern recognition », et ça n’a rien de tendancieux…

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  2. Conscient de ne pas avoir préparer le voyage au Laos, j’ai découvert son histoire récente en lisant sur place les guides (Lonely et routard) mais c’est une lecture trop sommaire et c’est en regardant le reportage indiqué sur le glog et également celui d’Arte : https://www.youtube.com/watch?v=mWz9E95HZVI que j’ai pleinement pris conscience du drame qu’ont vécu les peuples laotiens il y a peu de temps.
    A méditer.
    JJacques

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